Texte : 17.06.26
Un soir, alors que le sommeil m’avait doucement emportée, je me retrouvai dans un endroit étrange. Tout semblait réel, mais pourtant différent. Le silence était lourd, presque vivant. Une pluie fine frappait contre les vitres d’une maison que je ne reconnaissais pas vraiment… et qui pourtant m’était familière.
Au bout d’un couloir faiblement éclairé, j’entendis des sanglots.
Des pleurs d’enfant.
Des pleurs étouffés, comme ceux qu’on essaye de cacher lorsque personne ne vient nous consoler.
Mon cœur se serra immédiatement.
Je m’avançai lentement jusqu’à une porte entrouverte. La lumière de la lune traversait la fenêtre de la chambre et dessinait une silhouette recroquevillée dans un coin.
Une petite fille.
Les genoux repliés contre sa poitrine.
Les bras entourant ses jambes.
Le regard perdu derrière la vitre où les gouttes de pluie glissaient lentement.
Je frappai doucement à la porte.
Elle leva les yeux vers moi.
Et à cet instant, mon souffle se coupa.
Je connaissais ce visage.
Je connaissais ces yeux remplis de tristesse.
Je connaissais cette solitude.
Parce que cette petite fille…
C’était moi.
Je m’approchai lentement et m’assis à côté d’elle.
Pendant quelques secondes, aucune de nous ne parla.
Comme si nous avions besoin d’apprivoiser cette rencontre impossible.
Puis je lui demandai doucement :
— Est-ce que ça va ?
Elle haussa les épaules.
Ce geste que je connaissais si bien.
Celui qui voulait dire : « Non, mais personne ne le remarquera de toute façon. »
Alors je lui souris tendrement.
— Comment tu t’appelles ?
Elle fronça les sourcils.
— Tu le sais déjà.
Je laissai échapper un léger rire.
— Oui… c’est vrai.
Un silence s’installa à nouveau.
Puis elle me regarda avec curiosité.
— Tu es qui ?
Je sentis ma gorge se nouer.
— Je suis toi… quelques années plus tard.
Ses yeux s’agrandirent.
— Alors je vais devenir grande ?
— Oui.
— Et je vais être heureuse ?
Cette question me transperça.
Parce qu’aucune réponse simple n’existait.
Je baissai les yeux quelques instants avant de répondre.
— Tu vas connaître de très beaux moments.
Elle attendait la suite.
— Mais tu vas aussi traverser beaucoup de tempêtes.
Son sourire disparut.
— Encore ?
Ce simple mot fit monter les larmes dans mes yeux.
Encore.
Comme si elle avait déjà vécu bien plus qu’une enfant n’aurait dû supporter.
Comme si elle était déjà fatiguée de se battre.
Alors elle détourna le regard vers la pluie.
— Tu sais… parfois j’aimerais devenir grande très vite.
Je souris tristement.
— Pourquoi ?
— Parce que je pense que les adultes savent quoi faire quand ils sont tristes.
Mon cœur se brisa un peu plus.
Si seulement elle savait.
— Non, ma chérie.
Les adultes pleurent aussi.
Les adultes ont peur aussi.
Les adultes se sentent seuls parfois.
Elle me regarda, surprise.
— Alors ça ne s’arrête jamais ?
Je réfléchis un instant.
— Si. Certaines douleurs finissent par s’apaiser.
Mais d’autres nous accompagnent longtemps.
Elles deviennent plus silencieuses.
Elles ne disparaissent pas complètement.
Elles apprennent simplement à vivre avec nous.
Elle resta silencieuse quelques secondes avant de murmurer :
— Si tu es moi… alors tu te souviens ?
— De quoi ?
— Des soirs où je pleure toute seule.
— Oui.
— Des fois où j’aimerais que quelqu’un vienne me sauver.
— Oui.
— Des fois où j’ai l’impression que personne ne voit que j’ai mal.
Une larme roula sur ma joue.
— Oui… je m’en souviens.
Elle baissa la tête.
— Alors pourquoi personne n’est venu ?
Je sentis mon cœur se serrer.
Parce qu’il n’existait aucune réponse capable de réparer une telle blessure.
Alors je passai doucement une main sur son épaule.
— Je suis venue.
Elle releva les yeux vers moi.
Et pour la première fois, je vis une petite lueur apparaître dans son regard.
Puis elle murmura :
— Si tu savais à quel point j’aimerais devenir toi.
Ces mots furent comme un coup de poignard.
Je regardai cette enfant qui rêvait d’avenir.
Cette enfant qui croyait que grandir réglerait tout.
Cette enfant qui ignorait encore les combats qui l’attendaient.
Alors je lui répondis avec un sourire rempli de tendresse :
— Et moi, si tu savais à quel point j’aimerais parfois redevenir toi.
Elle sembla étonnée.
— Pourquoi ?
— Parce que je pourrais te protéger davantage.
Parce que je pourrais te serrer dans mes bras lorsque tu te sens abandonnée.
Parce que je pourrais t’apprendre que ta valeur ne dépend pas de l’amour que les autres te donnent.
Parce que je pourrais te dire de ne pas courir après les personnes qui choisissent de partir.
Parce que je pourrais t’éviter certaines blessures.
Elle resta silencieuse.
Alors je poursuivis :
— Tu vas rencontrer des gens qui te promettront de rester et qui finiront par partir.
Des gens que tu aimeras profondément.
Des gens pour qui tu déplaceras des montagnes.
Et parfois, tu auras l’impression de ne jamais être assez.
Pas assez importante.
Pas assez aimée.
Pas assez choisie.
Mais écoute-moi bien.
Le problème ne viendra jamais de toi.
Tu passeras des années à chercher chez les autres l’amour que tu mérites.
À tendre les mains.
À attendre.
À espérer.
À croire que si tu fais davantage d’efforts, alors quelqu’un finira par rester.
Mais un jour, tu comprendras que certaines personnes sont seulement de passage.
Et que leur départ ne diminue en rien ta valeur.
Ses yeux étaient remplis de larmes.
Les miens aussi.
Puis je pris doucement ses petites mains dans les miennes.
— Et surtout…
Tu rencontreras quelqu’un qui changera tout.
Elle sourit légèrement.
— Un prince ?
Je ris à travers mes larmes.
— Non.
Bien mieux qu’un prince.
Un petit garçon.
Ton petit garçon.
À cet instant, quelque chose changea dans son regard.
— Mon fils ?
— Oui.
Je sentis mon cœur battre plus fort.
— Il remplira des endroits en toi que tu croyais condamnés au vide.
Il t’aimera sans calcul.
Sans condition.
Sans promesse brisée.
Tu découvriras un amour si pur qu’il te fera comprendre que certaines choses valent la peine d’être vécues malgré toutes les tempêtes.
Quand il te regardera, tu ne verras pas tes blessures.
Tu verras une raison de continuer.
Une raison de te relever.
Encore et encore.
Parce que tu le feras.
Tu tomberas.
Souvent.
Tu pleureras.
Beaucoup.
Tu penseras parfois ne plus avoir la force.
Mais regarde-moi.
Je suis là.
La preuve vivante que nous avons survécu.
Toutes les deux.
À chaque absence.
À chaque abandon.
À chaque blessure.
À chaque tempête.
La petite fille me regarda longuement.
Puis, pour la première fois depuis mon arrivée, elle sourit.
Un sourire fragile.
Mais sincère.
Alors elle posa sa tête contre mon épaule.
Et tandis que la pluie continuait de tomber derrière la fenêtre, nous restions là.
En silence.
La petite fille qui voulait grandir.
Et la femme qui aurait tant voulu lui éviter certaines douleurs.
Deux versions d’une même âme.
Brisées parfois.
Fatiguées souvent.
Mais toujours debout.
Toujours vivantes.
Et malgré tout ce que la vie avait tenté d’emporter…
Encore capables d’aimer.
Encore capables d’espérer.
Parce qu’au fond, même lorsque tout semblait perdu, nous avions survécu.
Brisées, mais en vie.
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